Fait rare depuis notre arrivée, nous avons vraiment quitté le Caire, au rythme pépère de notre chauffeur de minibus sans doute encore endormi. Voyage silencieux et somnifère, d'abord au milieu de la verdure pour sortir de la vallée du Nil (on salue au passage les pyramides)
puis au milieu des paysages arides que traverse l'autoroute en direction de la mer. A notre arrivée, juste le temps de déposer quelques membres du conseil chargés de faire visiter un appartement de que l'église voudrait louer pour faire rentrer un peu d'argent, et le reste de la troupe s'est dirigé sur la pointe qui sépare les deux "ports" constituant la baie d'Alexandrie. la route de la Corniche est surplombée par d'anciens hôtels aux noms et aux façades usées par le temps. Nous passons aussi devant la bibliothèca Alexandrina, construite à quelques mètres de l'emplacement supposé de l'ancienne; bâtiment énorme d'une architecture discutable mais beau projet se voulant fédérateur pour tous les pays du monde, elle abrite la plus grande salle de lecture du monde.
A la pointe qui divise la baie, à l'endroit même où se trouvait encore il y a 7 siècles la 7ème merveille du monde antique, le phare d'Alexandrie, nous atteignons le fort Qaytbay, construit au moyen âge avec les pierres du phare.
Une certaine majesté se dégage de cet énorme édifice de pierre blanche où le soleil au zénith produit de très beaux jeux de lumière.
Comme d'habitude, quelques militaires font le pied de grue dans le bâtiment, pour prévenir on ne sait quoi.
Des amoureux regardent la mer.
Vue sur la baie depuis le fort Qaytbay.

Lorsque nous ressortons de ce lieu envoûtant, nous retrouvons nos corréligionnaires faisant les 100 pas sur la jetée, négociant avec les marchands ambulants en attendant le retour du minibus. Tout le monde a l'air de s'ennuyer... assomés par la lumière blanche et la réverbération du soleil sur la mer, nous profitons pour notre part de l'air iodé, incroyabement bon à humer après les vapeurs assassines de la pollution cairote.
Oui, tout le monde semble trouver le temps long, mais lorsque le minibus arrive, l'un d'eux propose à la ronde un saut au marché aux poissons qui se trouve à quelques centaines de mètres. Argh ! poireauter encore 1h alors qu'on avait tout le temps de le faire avant, une représentation du temps bien africaine qui ne me convient pas du tout, surtout après une demi heure de far niente en plein cagnard et le ventre vide. Je le fais remarquer avec un peu d'agacement. Finalement, les candidats pour le marché se font déposer par le minibus et nous rejoindront plus tard.
Voilà qui nous laisse un peu de temps pour partir en quête d'un bon repas , avant le début du culte à 17h30. Nous nous enfonçons dans cette ville à l'atmosphère si particulière. Un mélange des villes de la méditérranée du nord (Le Grau du roi, Marseille, Nice, Saint Tropez pour la citadelle, Gênes, Venise, Athènes...) avec l'architecture orientale du Caire. Il nous semble respirer un air plus tolérant que dans la capitale, pourtant chaque mois voit son lot d'affrontements entre chrétiens et musulmans dans cette ville qui fut un carrefour entre les communautés musulmane, juive et chrétienne. Quelques artères portent aussi la marque de l'époque coloniale: ainsi de cette avenue aux immeubles classiques, façon perspective Nevski.
Bien sûr, si l'on regarde le chaos de la circulation en dessous, ça fait désordre. Mais c'est un peu ça Alexandrie, un grand désordre, rencontre, carambolage parfois entre les influences, les religions, les architectures, les époques.
Nous déjeunons dans un vrai repaire de corsaires, décoré d'un bric à brac on ne peut plus éclectique. Un énorme lustre maure de fer forgé avec des appliques en verre soufflé, des affiches de vieux films italiens, quelques sculptures sur bois d'un goût douteux, un mobilier rococo, quelques sentences arabes encadrées, deux trois antiques gravures de la ville, un buste de Constantin Cavafis, le grand poète grec qui hanta les rues de cette cité pendant la belle époque. Les délicieuses pizzas, heureusement pour notre estomac, sont moins exotiques, elles. Nous rejoingnons l'église par le front de mer, hélés par les conducteurs des calèches omniprésentes qui ajoutent encore à la nostalgie des lieux. L'église elle-même témoigne d'un passé fastueux: un orgue monumental semble laissé à l'abandon dans le fond de la nef, sous les murs à la peinture écaillée, les bancs scupltés brillent encore de vernis et de patine.
Pourtant l'assemblée n'est plus composée que de quatre veuves francophones (dont certaines descendent de grandes familles alexandrines, à l'époque où la France était encore très présente), et de quelques étudiants de passage à l'université francophone Senghor, toute proche. Pendant le culte, présidé par Matthieu, notre ami congolais, la chorale interprète deux chants, puis Stéphane nous délivre un message de circonstance, mettant en parallèle l'histoire du riche et de Lazare avec d'anciens récits égyptiens et talmudiques étonnament ressemblants. Sous la chaleur de cet édifice de bois, le charme n'opère pas pour tout le monde.
Après un lunch très fourni, nous reprenons le minibus. Le chauffeur a-t-il passé l'après midi à s'imbiber de café, a-t-il un rendez vous ce soir? Malgré nos demandes insistantes et répétées, il roule à tombeau ouvert pendant les 250km qui nous séparent du Caire. On se rassure quelque peu avec les chants que les africains entonnent, répons, confessions de foi chantées, ambiance afro-survoltée. Et nous atteignons enfin le Caire bondé en ce vendredi soir (jour de prière férié). Une dernière épreuve nous attend avant de rentrer chez nous: un métro bondé, où malgré tout les gens continuent de s'engouffrer avec furie à chaque arrêt, déclenchant des scènes de panique, les cris des mères essayant de faire émerger leurs enfants de la marée humaine, une hystérie collective, très impressionante... on a eu très peur de ne pas ressortir, et finalement nous sommes expulsés comme par miracle à notre station. Que d'émotions !




