dimanche 23 septembre 2007

tophs

Quelques vues de ces derniers jours:


Un couloir désert comme dans les films d'angoisse. Ce n'est le Tokyo de Kairo, mais la plus grosse station de métro du Caire (Sadat), déserte en ce moment à l'heure de l'Iftar, la rupture du jeûne. La ville est à nous: plus de calculs pour traverser les rues, les métros vides, un calme inhabituel, mais plus aucune animation (âme) non plus: oui, la ville est à nous mais elle n'est plus que l'ombre d'elle-même.


A quelques centaines de mètres de chez nous, une des cathédrales coptes les plus importantes du Caire, résidence du pape Shenouda III lorsqu'il n'est pas à Alexandrie. Géhane, une collègue du NRC, nous a accompagné pour assister à une messe en copte/arabe. La liturgie est très belle, longue, bien sûr, quand on ne comprend pas grand chose, mais l'air alourdi d'encens, la pénombre chargée de dorures et de pourpre, passée la première impression d'étouffement, ont quelque chose de mystérieux et invitent au recueillement. Après l'eucharistie qui dure plus d'une heure (soit un tiers de la durée de l'office), le prêtre mange et boit le reste des éléments, il nettoie les plats méticuleusement, pour ne rien gaspiller du corps du Christ. Puis au moment de la bénédiction finale, il asperge l'assemblée de la même eau qui a servi à nettoyer les plats. Enfin l'assemblée quitte l'eglise, emportant avec elle un peu du "pain sacré" que le prête lui a remis.



Nous partons en reconnaissance dans le quartier d'Héliopolis, où Elsa va commencer les cours à raison d'une heure par semaine. Voici son lycée: le Sacré Coeur d'Héliopolis, jumeau de celui où elle travaille habituellement à Ghamra. Pas mal non ?


On trouve à Héliopolis de nombreuses villas début XXe. En voici un exemplaire plutôt réussi. (et désolé pour le flou)

Un autre jour, Michel, une connaissance de la paroisse, nous invite à la piscine. Il faut prendre le bus car cette piscine là se trouve au club de Rehab, ville nouvelle construite dans le désert en direction de la mer Rouge, à une demi-heure du Caire. A l'horizon se profilent les barres d'immeuble d'El Qahîra el Geddida (le nouveau Caire, un de plus).

A l'entrée du quartier, fait assez rare pour être mentionné, une eglise Copte en construction. Normalement, aucune église ne peut plus être créée depuis quelques dizaines d'années et les chrétiens doivent utiliser des locaux qui servent ou ont déjà servi d'église.



Au milieu du désert, une ville champignon, où l'air est pur, exempt de la pollution monstrueuse du Caire: à la sortie du bus, nous nous rendons compte que nous avions oublié le bonheur de respirer un air sain. On s'attend même à voir la mer surgir au bout d'une rue. Ce genre de villes a beaucoup de succès. Michel et son frère Rafik y ont chacun leur appartement. Mais les prix augmentent car les riches arabes du golfe (iraquiens notamment) apprécient ces résidences bon marché (pour eux), au calme, pas trop éloignées de l'aéroport.



L'entrée du club, dont Michel et son frère sont membres "à vie". C'est le système égyptien des clubs, où les gens aisés peuvent se retrouver, faire du sport, se détendre. La lampe est une fanous. Symbole du mois de Ramadan, les boutiques et les habitations en sont couvertes.


La piscine (en fait il y en a trois comme ça), spacieuse et déserte pendant cette période de jeûne pour les musulmans.


Et au bout du club, oasis de verdure, le désert qui recommence:



Après la visite des appartements superbement meublés des deux sympathiques frangins, nous rentrons au Caire dans la "rafik-mobile", une énorme land rover des années 1980, que Rafik a entièrement retapé. Pour une fois, c'est nous qui sommes les rois de la route, et les mini bus et autres petits taxis n'ont qu'à bien se tenir.

samedi 22 septembre 2007

A l'Opera

Mardi soir, nous avions rendez vous devant l’entrée du Ramses, en veste cravate. Sherif, un collègue du NRC, nous a pris dans sa fiat et a foncé direction la belle île de Zamalek et l’Opéra du Caire où Omar Khoyrat, sorte d’Ennio Morricone égyptien, donnait un concert . Dans un patio illuminé, au milieu de costards et robes du soir remplis d’hommes d’affaires, de rois du pétrole et de nababs en exil désoeuvrés, nous avons retrouvé une brochette de profs du NRC, impeccablement sapés eux aussi. L’édifice date d’une quinzaine d’années en arrière. Il a remplacé le précédent opéra, situé rive droite du Nil, construit en 1869 pour fêter l’inauguration du canal de Suez. C’est pour cette inauguration que fut créé l’Aïda, de Verdi. L’ancien opéra brûla dans les années 1970. Le nouvel opera, construit avec le soutien du Japon, pour “sceller l’amitié entre l’Egypte et le Japon” (sic), reprend le style oriental classique avec son dôme, ses arcs, ses petites ouvertures et ses murs crénelés. Le vaste hall d’entrée contient un petit musée retraçant l’histoire des deux opéras, et présentant de somptueux costumes des personnages d’Aïda.
Accompagné d’une grande partie de l’orchestre symphonique du Caire, Omar Khoyrat a interprété quelques unes des musiques de films qu’il a composées. C’était drôle de voir toute la salle fredonner ces airs sans doute ultra-connus ici. La musique de ce compositeur mélange airs orientaux et mélodies occidentales. Cela ressemble assez à du Nino Rota, dans les films de Fellini. Voyant qu’il ne pouvait plus arrêter le public qui à chaque chanson tapait dans les mains, le chef a fini par diriger l’orchestre d’une main et la salle de l’autre : la classe! Sherif doit me passer quelques photos que je mettrai en ligne.

mercredi 12 septembre 2007

Une semaine bien remplie


Nous commençons à prendre notre rythme de croisière. Elsa a déjà commencé les cours depuis plus d'une semaine. Elle est ravie de ses élèves sérieuses, motivées et gentilles. Le Sacré Coeur de Ghamra a la réputation d'être le meilleur lycée de filles du Caire et apparemment, c'est une réputation justifiée. De mon côté, je me rends au lycée tous les jours entre 8h et 14h. C'est le système des heures de présence qui est en vigueur ici, ce qui signifie que le profs sont au lycée même lorsqu'ils n'ont pas cours. Cela ne pousse pas à l'efficacité. Alors il faut meubler: réunions pédagogiques, petits goûters entre pédagogues gourmants et d'abord discussions interminables : il fallait bien une semaine pour que tout le monde se raconte ses vacances. Je commence à faire quelques connaissances, souvent par le truchement des professeurs de français qui forment un clan de sympathiques et dynamiques jeunes femmes, toujours prêtes à m'aiguiller sur le niveau des élèves, les (gros) mots arabes, les recettes de famille (là je donne le change avec mes recettes ardéchoises) ou à me faire découvrir les copieux sandwichs au foul ou au tameyya. Je profite aussi de ces longues heures sans élèves pour peaufiner mes premières séquences, en essayant de nouvelles méthodes héritées de mon illustre prédécesseure Anne-Catherine, dont le fantôme doit rôder encore en ces lieux tant on ne jure que par elle.

Vendredi soir, nous avons rencontré Benjamin, un français dont des collègues de la formation DEFAP nous avaient donné le numéro. Diplômé de l'INALCO, il a passé plusieurs années en Egypte puis dans différents pays du moyen orient. Il est de nouveau au Caire depuis plusieurs mois et s'est mis au rugby. C'est un sport qui se pratique très peu ici. Alors les quelques clubs existant brassent un grand nombre de personnes. C'est dans le quartier huppé de Maadi, au sud de la ville, qu'est situé le siège du club. Après avoir traversé cette zone verte, où les voitures ne klaxonnent pas, où les rues propres entourent de somptueuses villas et où chaque square a son marchand de plantes vertes, nous avons dépassé le vaste stade de la victoire, et nous avons retrouvé Benjamin devant le club de rugby. La France à l'âme, et la bière à la main, nous avons encouragé nos vaillants joueurs du quinze de France, frissonné à l'entrée de notre Chabal national, et même local (un pur produit drômois, élevé au picodon, à la raviole et au Suisse), puis piteusement, le profil bien plus bas qu'à l'entrée, nous sommes ressortis à la fin du match. (venus, bu, perdu)

Depuis vendredi dernier, nous profitons également du « marrainage » de Corinne, qui nous donne un tas de tuyaux sur les visites, les transports, les limbes de l'administration ... et le vin. Elle nous a fait découvrir à deux pas de chez nous un caviste où l'on s'est ravitaillé en bières et en vin égyptien qu'on a pas encore essayé, mais qui n'a pas l'air mauvais : on vous tiendra au courant.

Mardi dernier, nous avions participé à notre première répétition avec la chorale de la paroisse. Nous avons préparé deux chants pour samedi soir, où avait lieu le culte de rentrée.

La journée de samedi fut chargée puisqu'après les cours, accompagnés de Géhane, une collègue extra du NRC, nous sommes allés rencontrer Soeur Marie Venise, qui dirige un orphelinat pour filles de 3 à 18 ans à quelques patés de maison du NRC. Son accueil fut extrêmement souriant et sympathique. Nous avons pu longuement échanger avec cette femme d'une grande foi, toute dévouée au service de ces jeunes filles que leurs parents ne peuvent plus assumer

L'église de Maadi: on dirait une de ces petites églises qu'on trouve sur les îles grecques...


financièrement. C'était beau de voir ces petites et ces plus grandes lui parler comme à une mère, impressionnant de voir la paix et l'amour qui baignent ces lieux dépourvus de tout superflu. On va essayer de donner un coup de main chaque semaine, pour du soutien scolaire ou un peu d'animation musicale.

Ensuite, en compagnie de Corinne, nous nous sommes rendus à l'église de Maadi, où avait lieu le culte de rentrée, suivi d'un lunch au cours duquel nous avons pu bien discuter. En vue, peut-être l'animation d'un groupe de catéchisme un samedi sur deux.

Dimanche, nous nous sommes rendus dans un « marché » situé dans notre quartier. Dans une longue rue jalonnée d'étalages, nous avons pu tester nos mots d'arabe, apprendre quelques noms de légumes, et remplir notre panier de courgettes, de belles tomates et d'énormes aubergines qui finiront en Babaghanoug recette Gehane.

Lundi et mardi avait lieu le stage de rentrée des professeurs de français des établissements du Synode du Nil. Ambiance sympathique et quelques interventions (entres autres de Corinne et de Soeur Marie Jeanne, l'autre envoyée de l'ACO) à visée culturelle ou pédagogique.

(L'équipe des profs à l'oeuvre)

J'ai pu mesurer l'écart entre le bon niveau de français des professeurs du Caire, et celui, beaucoup plus faible, des professeurs venus de villes moins importantes. Si le stage permet à chacun de renouveler ses pratiques et des développer ses connaissances culturelles, il a aussi pour objectif de faire progresser le niveau de langue de ces professeurs qui ne pratiquent le français que devant leurs élèves.

Pour conclure le récit de ces derniers jours, nous avons eu le plaisir d'animer pour la première fois, à la demande de ses membres, la chorale de l'église. Nous avons eu l'heureuse surprise de découvrir que toutes les tessitures sont représentées. Après une mise en train pour se chauffer la voix (viva la musica), un petit cours de solfège, puis un premier chant « C'est toi Jésus c'est ta grâce... » que nous avons pu interpréter -à trois voix- à peu près correctement au bout d'une heure. C'est encourageant!

Essai de recette du Hommos (purée à base de pois chiches, de crème de sésame et d'ail) accompagné d'une bonne sakara (bière locale)

lundi 3 septembre 2007

Optiques


Il n’a pas échappé au plus myope de nos lecteurs qu’après un démarrage sur les chapeaux de roues, les nouvelles ont cessé d’un coup.

Au bord du fossé de la découverte, nous nous sommes d’abord tenus, aux abois, le nez en l’air, humant avec une prudence de diplomate les contours de l’inconnu. La brume nous rendant aveugle, nous avons ensuite trempé le bout de nos blancs petons dans le bain culturel vaporeux avant de nous y jeter gaillardement. La persistance rétinienne d’un occident qui a façonné notre regard a jeté une image parasitée sur l’Egypte dans laquelle nous évoluons maintenant. Nos lunettes de franchouillard en papier buvard, c’est ainsi que nous avons essayé de transcrire dans nos premières impressions le paysage de nos découvertes.

Notre (relatif) silence radio, c’est le buvard qui devient papier, calque, filigrane, et s’évapore. Peu à peu le décalage s’estompe et notre esprit s’adapte à ce nouveau tableau, notre regard à la lumière égyptienne, notre corps à la chaleur et aux bruits du Caire. Comme nous le voulions et le redoutions, la nouveauté de notre expérience bouscule et interroge nos habitudes, nos idées, nos valeurs. Nous sommes donc questionnés sur ce qui fonde notre identité. Il nous faut maintenant faire un tri pour rester nous-mêmes, et apprendre à vivre dans ce monde à la fois proche, distant, affable et déroutant. Une métamorphose pour devenir soi même.

Après les sites ultra touristiques de Guizeh et Saqqarah, nous avons donc exploré en partie le souk labyrinthique du Khan El Khalili. Un lieu vrai.

D’abord acheter quelques tissus pour habiller notre intérieur. Une minuscule boutique, dans laquelle on se croise difficilement à deux, mais haute comme deux fois un homme. Sur les murs, des étagères couvertes de piles de tissus colorés, unis, panachés, bariolés, bigarrés. « – Masah al kheikh – Masah al nur ». Le vieux gérant nous salue du fond de son échoppe, un jeune vendeur vient nous vanter sa collection d’étoffes. Le choix est long. Un gamin m’apporte le café sur un plateau pendant qu'Elsa délibère. Pas de thé pour elle ( ?). Notre assortiment sous le bras, nous nous engageons dans un tunnel de couleurs, d’officines, de bazars où l’on essaye sans cesse d’attirer notre attention.

« –Hello, where do you come from? » « –France » « –bonjoule_common_talé_vous? »

« –bien et vous ? » « –... »

L’anglais est plus fluide manifestement. Au début, à qui me le demande aimablement, j’expose l’objet de nos recherches (les baguettes de rideaux). Sans doute étonnés que je daigne leur répondre, certains cherchent à me répondre positivement, au prix d’indications fantaisistes. Devant leur boutique exclusivement consacrée à la vente d’objets en nacre ou en cuir, d’autres osent m’affirmer sans sourciller qu’ils ont exactement ce que je cherche. Un voisin de commerce me voit hésiter et me dit tout bas que l’autre ment … nous reprenons la marche et changeant de ton le même homme nous harangue et nous débite à son tour le même mensonge éhonté. Nous prenons la tangente, et filons dans une ruelle plus petite, ou l’appareil des étalages masque presque entièrement à nos yeux la lumière du jour finissant. Lorsque les sollicitations se sont moins fortes, nous osons franchir une modeste entrée. Le couloir s’élargit et ouvre sur une salle profonde et large, éclairée par quelques vieux lustres patinés, et remplie de meubles de tous styles (le rococo a de loin la préférence des égyptiens), de toiles de genre, de bibelots hétéroclites aux reflets satinés, cuivrés, mordorés : la caverne d’Ali Baba, me souffle la voix de mon enfance.

Nous traversons le quartier en direction de « notre » Ghamra. Le chemin est jalonné de mosquées, d’édifices dont l’âge et les pierres noircies n’atténuent pas la majesté. Autour de nous, la fourmilière du souk a cédé la place à un environnement plus calme, des étalages de dattes, de petits agrumes (citrons miniatures), quelques garages, quelques véhicules insolites : triporteurs de montagnes de tôles, charrettes à bras, scooter auquel on a greffé deux roues arrières supplémentaires ( ?). Ici tout roule, se fait rouler, transporte ou se fait porter. C’est bientôt l’heure de la prière et les hommes, aux bras de leurs épouses, ont revêtu de belles tuniques immaculées et se dirigent vers la mosquée. Nous franchissons une porte médiévale massive et crénelée et tombons sur une artère bondée de voitures. De l’autre côté, un triste quartier, plus récent mais déjà décrépi. De chaque côté de l’avenue, ruines d’un orient fascinant et béton de l’urgence démographique se jaugent.