
Il n’a pas échappé au plus myope de nos lecteurs qu’après un démarrage sur les chapeaux de roues, les nouvelles ont cessé d’un coup.
Au bord du fossé de la découverte, nous nous sommes d’abord tenus, aux abois, le nez en
l’air, humant avec une prudence de diplomate les contours de l’inconnu. La brume nous rendant aveugle, nous avons ensuite trempé le bout de nos blancs petons dans le bain culturel vaporeux avant de nous y jeter gaillardement. La persistance rétinienne d’un occident qui a façonné notre regard a jeté une image parasitée sur l’Egypte dans laquelle nous évoluons maintenant. Nos lunettes de franchouillard en papier buvard, c’est ainsi que nous avons essayé de transcrire dans nos premières impressions le paysage de nos découvertes.
Notre (relatif) silence radio, c’est le buvard qui devient papier, calque, filigrane, et s’évapore. Peu à peu le décalage s’estompe et notre esprit s’adapte à ce nouveau tableau, notre regard à la lumière égyptienne, notre corps à la chaleur et aux bruits du Caire. Comme nous le voulions et le redoutions, la nouveauté de notre expérience bouscule et interroge nos habitudes, nos idées, nos valeurs. Nous sommes donc questionnés sur ce qui fonde notre identité. Il nous faut maintenant faire un tri pour rester nous-mêmes, et apprendre à vivre dans ce monde à la fois proche, distant, affable et déroutant. Une métamorphose pour devenir soi même.
Après les sites ultra touristiques de Guizeh et Saqqarah, nous avons donc exploré en partie le souk labyrinthique du Khan El Khalili. Un lieu vrai.
D’abord acheter quelques tissus pour habiller notre intérieur. Une minuscule boutique, dans laquelle on se croise difficilement à deux, mais haute comme deux fois un homme.
Sur les murs, des étagères couvertes de piles de tissus colorés, unis, panachés, bariolés, bigarrés. « – Masah al kheikh – Masah al nur ». Le vieux gérant nous salue du fond de son échoppe, un jeune vendeur vient nous vanter sa collection d’étoffes. Le choix est long. Un gamin m’apporte le café sur un plateau pendant qu'Elsa délibère. Pas de thé pour elle ( ?). Notre assortiment sous le bras, nous nous engageons dans un tunnel de couleurs, d’officines, de bazars où l’on essaye sans cesse d’attirer notre attention.
« –Hello, where do you come from? » « –France » « –bonjoule_common_talé_vous? »
« –bien et vous ? » « –... »
L’anglais est plus fluide manifestement. Au début, à qui me le demande aimablement,
j’expose l’objet de nos recherches (les baguettes de rideaux). Sans doute étonnés que je daigne leur répondre, certains cherchent à me répondre positivement, au prix d’indications fantaisistes. Devant leur boutique exclusivement consacrée à la vente d’objets en nacre ou en cuir, d’autres osent m’affirmer sans sourciller qu’ils ont exactement ce que je cherche. Un voisin de commerce me voit hésiter et me dit tout bas que l’autre ment … nous reprenons la marche et changeant de ton le même homme nous harangue et nous débite à son tour le même mensonge éhonté. Nous prenons la tangente, et filons dans une ruelle plus petite, ou l’appareil des étalages masque presque entièrement à nos yeux la lumière du jour finissant. Lorsque les sollicitations se sont moins fortes, nous osons franchir une modeste entrée. Le couloir s’élargit et ouvre sur une salle profonde et large, éclairée par quelques vieux lustres patinés, et remplie de meubles de tous styles (le rococo a de loin la préférence des
égyptiens), de toiles de genre, de bibelots hétéroclites aux reflets satinés, cuivrés, mordorés : la caverne d’Ali Baba, me souffle la voix de mon enfance.
Nous traversons le quartier en direction de « notre » Ghamra. Le chemin est jalonné de mosquées, d’édifices dont l’âge et les pierres noircies n’atténuent pas la majesté. Autour de nous, la fourmilière du souk a cédé la place à un environnement plus calme, des étalages de dattes, de petits agrumes (citrons miniatures), quelques garages, quelques véhicules insolites : triporteurs de montagnes de tôles, charrettes à bras, scooter auquel on a greffé deux roues arrières supplémentaires ( ?). Ici tout roule, se fait rouler, transporte ou se fait porter. C’est bientôt l’heure de la prière et les hommes, aux bras de leurs épouses, ont revêtu de belles tuniques immaculées et se dirigent vers la mosquée. Nous franchissons une porte médiévale massive et crénelée et tombons sur une artère bondée de voitures. De l’autre côté, un triste quartier, plus récent mais déjà décrépi. De chaque côté de l’avenue, ruines d’un orient fascinant et béton de l’urgence démographique se jaugent.

1 commentaire:
Comment faire pour patienter jusqu'au prochain épisode ? Ici en France, l'impatience nous gagne et là-bas en Egypte la patience vous guette...
Merci de régaler notre esprit et nos yeux ! Vous voilà maintenant contraints d'assouvir notre attente...
F.B
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