dimanche 26 août 2007

Premiers jours

21/08/2007

Nous voici, Elsa et moi, dans l’avion qui nous porte vers Le Caire. À l’ouverture de la porte, les trente et un degrés « locaux » nous envoient une bouffée d’air chaud et moite qui emplit nos gorges irritées par le froid parisien et les climatiseurs de l’avion. C’est une odeur de sable chaud et de poussière : la terre gorgée de chaleur irradie l’air déjà pollué du Caire. Nous sommes attendus par Salwa Aggag, responsable pédagogique au New Ramses College, qui nous accompagne en grande pompe vers notre résidence, située dans l’enceinte de l’établissement. Pendant le trajet, nous expérimentons la proverbiale insouciance des taximen cairotes au volant, doublant allègrement à droite, klaxonnant pour prévenir, annoncer, anticiper, interpeller, attirer l’attention, être vu, sermonner, corriger, engueuler. Peugeots 505, Simcas 1000, Fiats 128, Talbots, Coccinelles, Ritmos : chacune son timbre, sourd, criard, rauque. Nous longeons d’immenses « clubs » réservés aux militaires, dans la zone située entre l’aéroport et le centre ville; l’ancien lycée de la mission laïque, « où le roi Farouk lui-même venait suivre des cours », le quartier d’Héliopolis, le palais de l’architecte qui a conçu ce quartier dans les années 1900, le baron Empain ; enfin les portails du New Ramses College, puis celui du Sacré Cœur de Ghamra (ces deux lycées ne sont séparés que par un mur). Nous contournons cette vaste enceinte, surmontée par endroits d’élégantes grilles, pour franchir l’entrée du Ramses for Girls, sur laquelle veillent quelques gardiens peu affairés. Nous voici devant les bâtiments du Ramses College for Girls, un établissement fondé dans les années 1900, aux ouvertures en arabesques, en arcs brisés, dans le style d’Héliopolis, que nous avons longée en taxi. Un passage dans ce premier immeuble et nous arrivons dans la fameuse cour, remplie de cars. Fameuse car déjà nous savons par les volontaires qui nous ont précédé que durant l’année scolaire, sur les coups de cinq heures le matin, les conducteurs font chauffer les moteurs sous nos fenêtres, avant d’entamer la tournée de ramassage scolaire. Et en effet, des bus, il doit bien en avoir une trentaine dans cette cour, certains antiques, d’autres rutilants, cossus, sobres, allemands, nordiques, français. Encore un virage et la route s’arrête. Elle est longée de plates bandes dont l’herbe enverte et contre tout entoure palmiers, orangers, et autres arbres que je n’identifie pas. Nous montons au deuxième étage de la résidence, qui semble en compter trois en tout. Les plafonds sont hauts, les murs blancs, le sol fatigué et un peu poussiéreux. Nous pénétrons par une porte dans les locaux résidentiels conçus pour les coopérants et les missionnaires. Un large couloir, donnant au fond à gauche sur deux appartements, et à droite sur un vaste salon (130m² ?) habillé de multiples canapés fauteuils-hétéroclites, de longues bibliothèques couvertes de romans anglais, de guides touristiques, de livres de cuisine, de jeux de société. 5 ou 6 appartements donnent sur ce salon, dont le notre, que nous découvrons : une première pièce haute de plafond, avec meubles anciens, tapis aux couleurs ternes, appliques blafardes et un ventilateur au plafond, très années 1950. Au fond de la pièce, en face de l’entrée, une fenêtre dont les volets-stores baissés, les moustiquaires et le double vitrage laissent passer le bruit de la grouillante rue Ramses. À droite, deux petites pièces : cuisine plus haute que large ou longue avec frigo, petit buffet-vaisselier et four-gazinière, et un extincteur discrètement posé près le bouteille de gaz impressionnante. La deuxième pièce, un peu plus longue, fait office de salle de bains. Sur la gauche, la chambre, avec deux fenêtres : un des volets est bloqué en position à demi baissée.

Salwa nous montre ensuite le supermarché du coin. Il est bientôt minuit mais la rue est animée comme en un jour de foire et les ordures s’amoncellent sur les trottoirs, garde-manger des chats errants aux flancs creux, odeur pestilentielle décuplée par la chaleur lourde de la nuit cairote. Nous la raccompagnons devant le Ramses College où son fils l’attend. Après quelques courses rapides, nous rejoignons notre nouveau chez nous. Les lumières de la ville éclairent la chambre par l’interstice du volet cassé mais cette nuit, cela ne nous empêche pas de dormir.

22/08/2007

Nous arrivons, ponctuels au rendez-vous fixé le lendemain matin avec Hany, chauffeur du NRC, mais il semble nous attendre depuis un moment. En avance donc, les égyptiens, c’est à retenir. Dans une voiture propre et assez récente, au son d’un tube de l’été oriental qui rend la traversée du centre ville encore plus palpitante, il nous conduit au consulat où nous devons nous inscrire au registre des français à l’étranger, et demander notre carte de résident. La chaleur est déjà pesante, même si un vent chaud balaie à cette heure les rues noires du Caire. Le bâtiment est situé dans une zone où il est très difficile de stationner. Il est convenu entre nous – première difficulté due à notre méconnaissance de l’arabe – qu’Hany fera des tours de pâté de maison pendant une demi heure, puisqu’il n’y a pas d’autre solution. La salle d’attente du consulat est bien pleine et j’en ressors au pas de course une demi-heure plus tard pour prévenir le pauvre chauffeur qu’il nous faudra plus de temps. Il a finalement trouvé une place et, poussant l’air, de ses paumes tournées vers le sol, me fait signe de ne pas m’inquiéter. Quand nous ressortons une heure plus tard avec nos papiers, il nous accueille avec un grand sourire, comme si de rien n’était, sphinx impassible devant les caprices du temps.

Rencontre avec le pasteur Safwat, président de la fédération protestante d’Égypte joliment nommée « Synode du Nil », dont le siège se trouve au rez de chaussée de notre résidence. Il est en quelque sorte mon grand chef puisque toutes les écoles protestantes d’Égypte sont sous sa responsabilité. Au dessus de son large bureau de bois rouge, encadré à droite par le drapeau égyptien et à gauche par celui du Synode du Nil, une photo sur laquelle il est en compagnie du président Mubarak et du pape Jean Paul II. Il prend le temps de nous recevoir, nous sert un anglais impeccable, et, par le truchement d’une bonne (« dada ») type nurse ninetieth century, thé et café (turc). Considérations de type météorologique sont le fruit un peu fade de notre échange. Il nous faut sans doute encore apprendre les codes de la conversation orientale avant de prétendre à plus. JOUR2

23/08/2007

Sœur Geneviève, directrice de l’enseignement au Sacré Cœur de Ghamra, nous reçoit dans ce grand établissement qui jouxte le Ramses College. Nous empruntons un couloir aux dimensions colossales. Les plafonds n’ont pas moins de 5m de hauteur. Elle nous conduit sur le toit duquel on jouit d’une vue panoramique sur le Ramses college, notre résidence, la rue ramses, les bâtiments du Sacré Cœur, et tout le côté de la rue Lofti El Sayed, avec ses entrelacs de routes surélevées et ses réclames géantes de montres suisses et de parfums luxueux. Le décalage avec la réalité sociale égyptienne est d’abord surprenant, mais on s’aperçoit rapidement que se côtoient ici miséreux et nababs, chiffonniers et hommes d’affaires, charettes tirées par des mulets et 4X4 Porsche. Pour être exact, il faut ajouter que les quartiers, ceux du moins que nous avons traversé pour le moment, ont une population socialement assez homogène.

Le Sacré Cœur est un « lycée » (le cursus va de la maternelle au bac) de filles, assez réputé pour la qualité de son enseignement. L’échange entre Sr G. et Elsa : elles semblent être sur la même longueur d’ondes en matière de pédagogie et de discipline.

Nous rejoignons ensuite le Centre Français de Culture et de Coopération (CFCC), où Salwa travaille en tant que conseillère pédagogique pour l’enseignement universitaire. Difficile de trouver ce centre, et nous tournons pendant une bonne heure dans un quartier planté de tamaris et d’eucalyptus. Nous traversons un groupe d’hommes attablés à un terrasse de café, dépassons des étalages aux couleurs chamarrées, déployés à même le plateau des charrettes accourues de la banlieue (un peu) plus verte, longeons un trottoir de terre battue où des mécaniciens couverts de crasse nettoient et réparent des pièces de moteurs ; les têtes se tournent sur notre passage, et nous feignons l’indifférence pour cacher notre gêne de nantis au milieu des nécessiteux. Peut-être ce simulacre d’indifférence est-il encore plus blessant pour eux et entretient-il le malentendu ? Nous ne connaissons pas l’attitude juste, si elle existe. Le contraste avec le CFCC, car enfin nous finissons par le trouver, est d’autant plus foudroyant. Un havre de propreté, de bien être, d’insouciance, un morceau de France, greffé contre-nature. Nous sommes présentés à quelques « expats », malaise face à eux, avec eux, conscience travaillée de complices que l’extrême pauvreté propulse au rang de privilégiés.

Et pourtant notre appétit est toujours là. Dans une cour intérieure arborée et carrelée, où des garçons en tenue balaient toutes les heures pour faire disparaître les premières feuilles mortes (beurk), le bar restaurant du CFCC. Nous dégustons une assiette de poulet en sauce accompagnée de frites et de tomates grillées. Puis, direction Talaat Arb, grosse artère commerçante où Salwa nous a indiqué une librairie francophone bien fournie en ouvrages sur l’Egypte. On se perd, bien sûr, jusqu’à ce qu’un « gentil » monsieur nous embrouille, en disant vouloir nous montrer un grand magasin où, c’est sûr, nous trouverons ce que nous cherchons. Nous atterrissons en fait au premier étage de sa boutique, avec un livre d’or dans la main, les murs couverts de minables imitations de papyrus, et des flacons remplis de liquides suspects. Il nous propose de boire un soda, Elsa commence à stresser, mais l’homme nous explique que c’est l’hospitalité égyptienne. Lorsqu’il remonte, il commence à nous faire sentir les flacons, remplis d’huiles essentielles, sans alcool, se vante notre commerçant, et venant du jardin de son père (un immense jardin rempli de fleurs plus en amont de la vallée du nil digne des images idylliques du Roman de la momie, de Gautier). De fait, toujours très courtois et souriant, il devient de plus en plus insistant pour nous vendre un de ces parfums. Après lui avoir répété une dizaine de fois que nous n’en voulons pas, nous voyons son visage se fermer d'un coup, la gentillesse apparente cède la place à un mépris ostentatoire, et il nous indique la sortie, voix et geste autoritaires. De retour au milieu de la cohue du centre ville, assommés par la chaleur, les bruits, le repas, et notre aventure de nouveaux/niais venus nous nous dirigeons vers la station de métro la plus proche pour retrouver nos pénates plus fraîches et calmes. Repos. À 18h, Salwa vient nous chercher en voiture et nous mène au parc El Azhar, proche de l’université éponyme, qui est la plus ancienne université islamique au monde (~1300). C’est une colline située au sud est du Caire, d’où l’on domine, face au levant, le quartier des chiffonniers et les cimetières musulmans, et face au couchant, le Khan El Khalili, un gigantesque souk grouillant d’activité nuit et jour. La photo carte postale du Caire au soleil couchant, coupoles et minarets, tours émergeant dans la lumière diffuse de la brume du soir. Je pensais que ces photos avaient été prises avec un filtre : il n’en est rien : la pollution et la poussière suffisent à donner à ce coucher de soleil son côté rêve oriental. Nous mangeons dans un restau où toutous et locaux se mélangent, éperdus de beauté face à la citadelle que surplombe la grande mosquée de Mohammed Ali rouge sang. Un enchantement. Dire que tout à l’heure nous étions dans les quartiers popu du centre ville. C’est le paradoxe du volontaire le cul entre deux chaises, la tête et le porte monnaie entre deux mondes, et l’âme où vous voulez je ne sais pas faire les bouquets.


24/08/2007

Nous restons enfermés dans notre citadelle. Nous sommes épuisés. Le soir, nous prenons tout de même le métro jusqu’à la station Sadat, non loin du Musée. Voyons enfin pour la première fois et traversons le Nil, beau coucher de soleil sur la tour du Caire et sur l’île de Zamalek. Balade dans Zamalek, quartier chic de la capitale, et son immense club Gezirah avec hippodrome, excusez du peu. Les prix des magasins sont multipliés par 10, excepté dans les épiceries et les restaurants où les plats sont toujours aussi peu chers. Retour en taxi et première victoire : le chauffeur accepte sans discuter la liasse (il y a ici des billets de 25 piastres _ 25 centimes de francs) que je lui tends, l’air sûr de moi. Était-ce un prix honnête ? Il me semble bien, ou bien lui ai-je trop donné et je comprends aussi qu’il n’ait pas mouffeté.

3 commentaires:

Unknown a dit…

salut les amis!
quelle joie de vous lire... et c'est un plaisir de découvrir par vos yeux... en lisant j'ai l'impression de me plonger dans un bouquin de marguerite DURAS, ce genre d'écriture qui en fermant les yeux( quoique plus difficile de lire comme ça...) vous transmet même les odeurs et les parfums des paysages traversés! me voilà transportée avec vous dans un pays que je ne connais pas et qui pourtant me rappelle ma propre expérience ily a quelques années.
pays qui offre tant de beauté et de richesse ou se mêlent des population si variées... et chacun y trouve sa place!
C'est aujourd'hui tout ce qu'on peut vous souhaiter: nous prions Dieu de vous garder dans sa bonne main afin que vous trouviez l'un et l'autre votre place dans ce nouveau décor: dans cette ville aux milles et une facette... dans vos salles de classes qui ne tarderont pas de se remplir...dans votre appart qu'il vous faut encore personnaliser...dans une vie d'Eglise qui sera un lieu de ressourcement...
Je ne doute pas que vous allez bientôt adopter les couleurs du pays, alors je vous souhaite de bien vous sentir dans vos babouches !!!
grosses bises à vous deux.

Céline

Unknown a dit…

pardonnez les fautes d'orthographe et autres coquilles, j'ai un pauvre clavier de nase en qwerty qui n'en ai pas un .... une misère, pas possible de se relire correctement!
pfffff

Anonyme a dit…

Coucou les cousins!
Quelle manière surprenante et envoutante d'avoir des nouvelles de vous, c'est un vrai plaisir de vous suivre à travers la lecture de vos récits....
Samuel tu as encore le temps de négocier les randonnées équestres autour des pyramides avant ma venue, car là c'est trop bien vendu pour résister à l'envie d'organiser une visite en égypte dans les deux ans à venir, trop tentant!!!!!
Elsa, ma petite grenouille en forme de cousine, heureuse que le ciel t'envoie ce piano qui n'attendait surement que toi pour vibrer à nouveau dans un appartement où la résonnance doit être impressionnante vu la hauteur de plafond!As-tu déjà trouvé ton autre passion au coin d'une rue??? Oui as-tu trouvé un chocolat digne de ton fin et gourmet palet?
Je me réjouis pour vous deux et vous souhaite de profiter de votre nouvelle vie. Je me réjouis d'avance des suites de vos aventures au Caire.
Enzo se joint à moi pour vous transmettre toutes nos pensées pour vous et mille et un bisou!